La horde sauvage Wu-Tang lutte pour sortir son sixième album

Depuis ses débuts, l’existence du mythique groupe hip-hop de New-York Wu-Tang Clan tient du miracle. N’ont-ils pas bousculées dès leur premier opus en 1993 les règles de l’industrie du disque en signant chez Loud/Sony à condition que chacun des membres ait la possibilité de choisir une autre major ? Leur cohésion est de nouveau mise à rude épreuve : RZA, le producteur et architecte sonore, n’a pas exclu de renoncer à sortir leur sixième album « A Better Tomorrow » s’il ne parvenait pas à convaincre Raekwon d’apparaître sur le disque. Un Raekwon qui s’est déclaré « en grève ». Pour RZA, c’est le casse-tête chinois : comment rassembler en studio et juguler les énergies de sept individualités aussi fortes ?  Sept talents hors normes, sept mercenaires, sept samourais, seven swords pour filer la référence au cinéma de hong-kong et au réalisateur Tsui Hark. C’est ce cinéma, et plus précisément celui des films de sabre de la Shaw Brothers dont se sont gavés adolescents, dans les cinémas miteux de Staten Island, les membres du Wu Tang. Y puisant leurs inénarrables samples sentencieux de moines s’apprêtant à mettre une raclée à d’impies adversaires, mâtinés de beats rêches et de boucles soul 70’s pour obtenir ce son si caractéristique qui allait aboutir au renouveau du rap new-yorkais.

Avant le décès de l’olibrius Ol’ Dirty Bastard, le plus déjanté de tous, les Wu-Tang étaient même huit : GZA le plus agé, cousin de RZA, Method Man, au timbre ensorceleur, Raekwon The Chief, le persévérant Ghostface Killah au flow puissant qui s’est récemment illustré avec son brillant « Twelve reasons to die ».

Sans oublier des membres plus mineurs comme Masta Killa, U-God, Inspectah Deck. Le « crew » connut la queue de comète du disque, dans le bruit et la fureur, fit beaucoup d’argent dans un certain chaos (quelques liasses ont du bien se perdre par ci par là). Tellement imprévisibles et pas calés sur scène qu’ils furent effacés par deux marlous de Saint-Denis, Joey Starr et Kool Shen de NTM, qui assuraient la première partie lors d’une date du Wu à Paris. Face à une industrie de la musique enregistrée déclinante, les « moines de Shaolin » élaborent aujourd’hui des stratégies obliques. Préparant en parallèle de la sortie de leur prochain album « officiel » celle d’un disque à tirage unique au packaging d’oeuvre d’art destiné à être vendu aux enchères. Un substitut au cash flow que ne peuvent plus générer les ventes de CD.

 

 

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Rap anglais d’hier et d’aujourd’hui

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Quels points communs entre The Criminal Minds et Sleaford Mods ? Pas grand chose à part que ce sont des anglais qui rappent ici. Pourtant les deux groupes, dans des styles très éloignés, à trente ans d’écart, incarnent bien l’utopie du rap britannique. Un pays à la culture musicale trop infusée de pop ou de dance pour qu’un mouvement aussi pluridisciplinaire tel que le hip-hop ait pu devenir une vague de masse. The Criminal Minds (à ne pas confondre avec « Criminal Minded » le classique de Boogie Down Productions) réédités il y a trois ans sur le label Rephlex d’Aphex Twin, incarnent justement une veine rap gorgée de breakbeats pas très éloignée des convulsions de Shut Up and Dance. Rythmique proche de la tachychardie donc, flows assassins circa 1985 et boucles samplées culotées, juste énormes (John Williams et « Star Wars » sur ce titre).

Mais si le rap n’a pas pris en Angleterre, c’est aussi probablement parce que sa « street attitude » et sa culture ouvrière insulaires y sont extrêmement puissantes. Pas besoin de NWA ou du « Message » de Grandmaster Flash quand on a déjà les réglements de comptes à coups de queues de billard, les pubs poisseux, les pittbulls vociférants, les nuques rasées de près. Cette tradition de « Lads » nerveux est brillamment perpétuée par Sleaford Mods et leur slam punk. Sur une ryhtmique minimale et des basses grondantes, quelques gimmicks électroniques discrets se mettent au service des chroniques désabusées de Jason Williamson et de son timbre rauque qu’on imagine cassé par les cigarettes Craven sans filtres.

Punks ? MC ? Slammeurs ? Prolos ? Sleaford Mods sont un peu tout ça. Ce duo héritier de Mike Skinner et de The Streets (en largement moins clubby) posait pour son album « Austerity Dogs » près d’un container de récupération de vêtements. Fourbissant la bande-son parfaite des émeutes de Londres de 2011. Et de l’impasse libérale britannique avec ses coupes budgétaires drastiques dans les budgets sociaux. Tant il est vrai que ce qui sépare un pacte d’austérité de « riots », de pillages en règle de magasins par des « looters » (émeutiers) est souvent aussi épais qu’un sous-bock de Guinness.

Leur nouvel album « Divide and exit » sortira le lundi 28 avril.

At last j’écoute « Run the jewels » de El-p et Killer Mike

Crépitant, digital, fait de beats brinquebalants qui tapent comme des portes de sas détraquées, ce « Run the jewels » me faisait de l’oeil depuis un moment. Il est l’oeuvre de deux fortes personnalités : Killer Mike, ogre du dirty south au flow turbo qui avale les versets avec la vélocité d’un alligator. À la production, une des têtes chercheuses du hip hop actuel, El-P (« El-Producto« ), tient en haleine avec ses compositions en trompe-l’oeil, des cassures de tempos bluffantes, véritables échafaudages de rythmes bileux et de scratchs malades. El-P, qui sait également rapper en apné, avait déjà bien marqué le hip-hop US de son empreinte avec son groupe culte Company Flow (formation ayant aussi enfanté les carrières solo de Bigg Jus ou Mr Len). Il est le fondateur d’un excellent label indé (Def Jux, clin d’oeil déglingué au Def Jam de Public Enemy et à leur équipe de production Bomb Squad, qu’il vénére). Le voici de retour en tandem impeccable avec Killer Mike, dont il avait produit précédemment un album.

Pas forcément toujours très groovy mais indispensable pour les amateurs de « sci-fi rap » et autres geeks adeptes de « special FX ».

Quasimoto rouvre sa corne d’abondance sampladélique avec « Yessir Whatever »

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L’ultra prolifique Madlib n’avait pourtant rien sorti depuis huit ans sous le nom de Quasimoto. Un vrai plaisir donc de retrouver les rythmes souples et le sampling luxuriant de cet amateur de jazz, même s’il s’agit ici d’une compilation de titres rares, de faces B et d’inédits. Avec Madlib, on est loin du bling bling et de l’exhibition de biscotos pour « biatches » simplettes. Le rappeur/producteur cultive plutôt une esthétique ludique entre Sun Ra, cartoons et le Facteur Cheval.

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Pour la petite histoire, ce « crate digger » (fouineur compulsif de bacs à vinyles) stocke ses disques dans quatre pièces différentes – à raison d’une tonne par pièce. Car le vinyle, ça pèse plus lourd, comme le professait justement Peanut Butter Wolf, tenancier de Stones Throw, label de Madlib, en intitulant un de ses albums « My vinyl weights a ton ».

Du hip-hop sous l’arbre de Noël épisode 3

Comme j’ai encore des épines de sapin qui me piquent les chaussettes, je m’accorde le droit d’une nouvelle séquence hip-hop de Noël : avec tigresses salées poivrées, un leader d’opinion et un nounours Wu-Tang au piano.

Version tigresses en brushing cuivré et teddy flashy du rap new yorkais, les Salt-n-pepa sont tout sauf arty et underground. Mais n’en demeurent pas moins irrésistibles sur ce « Push it » pourvu d’une double scie mélodique orientale et ses rythmes « pumpin' ». De loin mon morceau de rap féminin préféré.

Avec Eric B. & Rakim, on est pas loin de la quintescence du hip-hop : un flow, grave, mâle et puissant, un beat, profond, minimal, scratché. Des textes branchés sur la réalité de la rue. Qui dit mieux que ce duo béni des dieux ? Ils avaient bien le droit de porter des chaînes en or kingsize et des floppées de bagouzes puisque c’était les maîtres et que personne ne leur est depuis arrivé à la cheville.

Il y a des morceaux plus emblèmatiques du style crado et crépitant du Wu-Tang Clan (j’y reviendrais). Mais j’ai quand même une affection particulière pour ce titre « love » où Ghostface Killah se la joue Elton John avec le renfort de la diva Mary J.Blige.

Du hip hop sous l’arbre de Noël épisode 1

Rien de tel qu’un peu de hip-hop pour briser la glace hivernale. Au programme de ce premier volet « Merry Christmas Rap » : des blancs becs, du jazz et…un père Noël, bien sûr.

Du punk au rap. Qui mieux que les Beastie Boys incarnent ce changement de paradigme ? Sales gosses, morveux hardcore, ces pionniers hip-hop du label Def Jam au même titre que Run DMC ou Public Enemy, n’ont jamais fait dans la dentelle. Avant de déclencher une récente polémique pour leur refus qu’on utilise leur chanson « Girls » pour une pub anti-sexiste, on ne peut pas dire que les trois petits juifs de Brooklyn se soient illustrés par leur finesse et des poses précieuses. Outre son téléscopage de samples funk ravageurs, « Hey Ladies », tiré de leur deuxième album « Paul’s Boutique » (probablement leur meilleur), est pourtant aussi très drôle.

Décidemment, dans le rap, le chef d’oeuvre arrive souvent au tournant du deuxième album. C’est le cas pour « The Low End Theory » d’A Tribe Called Quest, joyau sombre de hip hop jazzy et smooth en rupture totale avec les canons de son époque (1991), moment où triomphait le gangsta rap de Snoop & co. Voix de velours, cadence souple et sexy, samples boisés, tempos hypnotiques, ce disque est l’un des rares du genre sans aucune once de gras : rien à jeter, mieux qu’une excellente compile de rap east coast et en prime, en fin de parcours, la révélation d’une voix enragée, celle de Busta Rhymes des Leaders of the New School, pour un « Scenario » éruptif.

Et si c’était eux nos Leaders of the new school hexagonaux ? Régulièrement sous estimés, les Saïan Supa Crew sont pourtant restés sans équivalent dans le paysage français. Ici pas de fausse provoc’ à deux balles, pas de misérabilisme à quatre sous mais des petits gars sensibles aux flows élastiques et costaux capables d’écrire sur un large éventail de sujets. Avec un inépuisable humour, denrée trop rare au pays des « capucheux ». Avouez : rien que cette idée de single de Noël valait son pesant de cacahouètes, non ?