« Les nuits de la pleine lune » d’Éric Rohmer

« Qui a deux femmes perd son âme, qui a deux maisons perd la raison »

Ce qui a longtemps été un de mes Rohmer préférés – pour la musique d’Elli & Jacno, la précision horlogère avec laquelle les êtres sont mis en scène, les performances incroyables de Pascale Ogier ou de Fabrice Luchini – m’apparaît aujourd’hui légèrement dévalué. Si à l’époque où il filmait, Rohmer enregistrait impeccablement les tatonnements et déconvenues d’une génération qui expérimentait encore l’émancipation des femmes, le propos a vieilli. Et la morale austère de Rohmer résonne funestement en 2014, quand la pauvre Pascale Ogier, aussi agaçante et allumeuse qu’elle soit, se retrouve à la rue juste parce qu’elle a voulu expérimenter en toute liberté et jouir de son pouvoir de séduction.

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Triple agent d’Eric Rohmer : pacte amoureux et germano-soviétique

La France au moment du Front Populaire, les immeubles en brique rouge du périphérique parisien (j’ai vécu rue Henri Brisson), des russes blancs paumés truculents et une belle grecque qui hésite entre son destin de femme d’intérieur et son attrait pour la politique : tels sont les ingrédients de « Triple Agent », avant-dernier film d’Eric Rohmer en 2004.

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Un film semble-t-il conçu rien que pour emmerder ses détracteurs qui considérent que son goût pour le marivaudage et les personnages bourgeois est trop déconnecté de la politique pour ne pas être réactionnaire. Ici, les personnages d’Eric Rohmer, quand ils ne partent pas dans des longues tirades en russe (non traduites) ne parlent justement que de politique. Et la période choisie (l’euphorie ouvriériste d’avant-guerre) ne l’est évidemment pas au hasard. Depuis le petit bout de sa lorgnette « Historia », le hussard Rohmer peut ainsi plus facilement mettre en exergue les paradoxes d’une gauche de gouvernement.