Rap anglais d’hier et d’aujourd’hui

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Quels points communs entre The Criminal Minds et Sleaford Mods ? Pas grand chose à part que ce sont des anglais qui rappent ici. Pourtant les deux groupes, dans des styles très éloignés, à trente ans d’écart, incarnent bien l’utopie du rap britannique. Un pays à la culture musicale trop infusée de pop ou de dance pour qu’un mouvement aussi pluridisciplinaire tel que le hip-hop ait pu devenir une vague de masse. The Criminal Minds (à ne pas confondre avec « Criminal Minded » le classique de Boogie Down Productions) réédités il y a trois ans sur le label Rephlex d’Aphex Twin, incarnent justement une veine rap gorgée de breakbeats pas très éloignée des convulsions de Shut Up and Dance. Rythmique proche de la tachychardie donc, flows assassins circa 1985 et boucles samplées culotées, juste énormes (John Williams et « Star Wars » sur ce titre).

Mais si le rap n’a pas pris en Angleterre, c’est aussi probablement parce que sa « street attitude » et sa culture ouvrière insulaires y sont extrêmement puissantes. Pas besoin de NWA ou du « Message » de Grandmaster Flash quand on a déjà les réglements de comptes à coups de queues de billard, les pubs poisseux, les pittbulls vociférants, les nuques rasées de près. Cette tradition de « Lads » nerveux est brillamment perpétuée par Sleaford Mods et leur slam punk. Sur une ryhtmique minimale et des basses grondantes, quelques gimmicks électroniques discrets se mettent au service des chroniques désabusées de Jason Williamson et de son timbre rauque qu’on imagine cassé par les cigarettes Craven sans filtres.

Punks ? MC ? Slammeurs ? Prolos ? Sleaford Mods sont un peu tout ça. Ce duo héritier de Mike Skinner et de The Streets (en largement moins clubby) posait pour son album « Austerity Dogs » près d’un container de récupération de vêtements. Fourbissant la bande-son parfaite des émeutes de Londres de 2011. Et de l’impasse libérale britannique avec ses coupes budgétaires drastiques dans les budgets sociaux. Tant il est vrai que ce qui sépare un pacte d’austérité de « riots », de pillages en règle de magasins par des « looters » (émeutiers) est souvent aussi épais qu’un sous-bock de Guinness.

Leur nouvel album « Divide and exit » sortira le lundi 28 avril.

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At last j’écoute « Run the jewels » de El-p et Killer Mike

Crépitant, digital, fait de beats brinquebalants qui tapent comme des portes de sas détraquées, ce « Run the jewels » me faisait de l’oeil depuis un moment. Il est l’oeuvre de deux fortes personnalités : Killer Mike, ogre du dirty south au flow turbo qui avale les versets avec la vélocité d’un alligator. À la production, une des têtes chercheuses du hip hop actuel, El-P (« El-Producto« ), tient en haleine avec ses compositions en trompe-l’oeil, des cassures de tempos bluffantes, véritables échafaudages de rythmes bileux et de scratchs malades. El-P, qui sait également rapper en apné, avait déjà bien marqué le hip-hop US de son empreinte avec son groupe culte Company Flow (formation ayant aussi enfanté les carrières solo de Bigg Jus ou Mr Len). Il est le fondateur d’un excellent label indé (Def Jux, clin d’oeil déglingué au Def Jam de Public Enemy et à leur équipe de production Bomb Squad, qu’il vénére). Le voici de retour en tandem impeccable avec Killer Mike, dont il avait produit précédemment un album.

Pas forcément toujours très groovy mais indispensable pour les amateurs de « sci-fi rap » et autres geeks adeptes de « special FX ».

« Tonnerre » de Guillaume Brac et ses éclairs de lucidité

Une mise en scène feutrée comme des pas dans la neige. La même qui recouvre les toits de « Tonnerre », ce bled de l’Yonne où se déroule le film de Guillaume Brac. L’hallucinant Vincent Macaigne, croisement improbable entre Julian Casablancas des Strokes, Michel Houellebecq et Sébastien Tellier porte évidemment le film avec sa grande carcasse dégingandée et sa voix qui donne toujours le sentiment qu’elle va vaciller en sanglots d’un instant à l’autre. Mais « Tonnerre » se déguste surtout pour la présence du (trop) rare Bernard Menez, monument du tragi-comique qui, par petites touches, remplit le film de sa mélancolie de père largué confi dans sa nostalgie amoureuse. Quand la gentille comédie sentimentale douce amère se mue en polar hardcore au pays de l’AJ Auxerre, on garde même un drôle de goût d’acier dans la bouche, comme si on avait pris une crosse de 357 magnum en plein sur le visage.

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Disparition d’Alain Resnais maître du jeu avec le spectateur

Qui mieux qu’Alain Resnais pour nous rappeller à quel point le hasard et le destin marquent certains moments de nos vies et les rendent précieuses ? C’est là où il manquera cruellement. Mais il laisse heureusement une filmographie fournie (20 longs métrages, dont l’imminent « Aimer, boire et chanter » à sortir le 26 mars). Certes il y avait dans son oeuvre des blocs de matière intelligente, des films sérieux, graves et signifiants ancrés dans l’histoire comme « Nuit et brouillard » ou « Hiroshima mon amour ». Mais de « l’Année dernière à Marienbad » à « Vous n’avez encore rien vu » en passant par « Mélo » ou « On connaît la chanson », ce vieux jeune homme décédé à 91 ans restera surtout comme l’un des cinéastes les plus éclectiques et cultivés de sa génération, ténor de la légèreté la plus sophistiquée. Capable de s’approprier des matières aussi composites que la bande-dessinée, la variét’, Duras ou Lovecraft…

Avec toujours sa « patte » reconnaissable entre mille : scripts ultra soignés, douce mélancolie qui étreint d’autant plus que l’humour pétille avec justesse à la croisée des plans. Un film de Resnais, dès les 60’s, c’est l’interactivité du web avant l’heure, un jeu de cluedo malicieux avec des indices savamment distillés capables de tenir en haleine n’importe qui sur la longueur (pas loin de 300 minutes pour la paire « Smoking/No Smoking » intouchable chef d’oeuvre de la période Azéma/Arditi). Peu de cinéastes français auront su instaurer ce dialogue ludique, autant avec les cinéphiles les plus exigeants qu’avec le grand public.