Après Tabou, Miguel Gomez tourne les Mille et une Nuits

Le réalisateur portugais Miguel Gomes prépare actuellement son quatrième film « Les Mille et Une Nuits ». Dans ce long métrage, la célèbre héroïne Shéhérazade puisera chaque nuit son inspiration dans la crise économique qui secoue le Portugal. La fable rejoindra ici une description au plus serré de notre société contemporraine.
Il faut bien s’imprégner de la musique au début de cette bande-annonce…
C’est celle de « Tabou », le précédent film de Miguel Gomes. Un des dix, non allez, un des trois plus beaux films qu’il m’a été donné de voir. Un film sur les amours improbables qui deviennent possibles, la passion, la nostalgie, le spleen, l’attachement aux êtres au delà de la mort et du temps.

Exposition Europunk jusqu’au 19 janvier 2014 à la Cité de la Musique Paris

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Ce n’est pas le moindre des mérites d’Europunk que d’amener à se poser des questions sur la place de la philosophie, de l’esthétique et de la politique en Europe. Car ces trois composantes faisaient indéniablement partie du mouvement punk. Sous-estimé, régulièrement rabaissé via son diminutif « Keupon » à une culture de bas étages pour accros à la bière Valstar, le punk est pourtant né dans les écoles d’art et les boutiques de mode. Et a d’ailleurs engendré sa propre mafia de spéculateurs. Pendant qu’on visite l’exposition, on le mesure à la vigilance des vigiles à empêcher qu’on prenne des photos des tee shirts rapiécés en vitrine, qui pourraient donner l’impression aux « ayants droits » qu’on les spollie.

Plaisir de voir et revoir les vidéos encore furieusement modernes des Olivensteins, des Slits, de X-Ray Spex ou de Métal Urbain en concert. Jubilation d’entendre le chanteur Eric Débris de Métal Urbain raconter la pluie de crachats d’un public agaçé par leur attitude de jeunes dandys prétentieux, qui les força à quitter une scène au bout de quelques titres. Ou expliquer avec pédagogie pourquoi les punks pouvaient se permettre de porter des croix gammés ET des épingles à nourrices. Parce qu’en téléscopant les signes, ils détruisaient leur portée symbolique.

Amusement d’entendre un infame brouet rock fusion émerger de l’atelier Play it, petit studio adjacent censé permettre aux apprentis punks d’exprimer toute leur verve.

Fascination intacte après toutes ces années face au « Transmission » de Joy Division, en bout d’expo, en ouverture vers autre chose, un monde aride, savant et troublant de beauté froide : le post-punk.

Je lis « Le plein emploi de soi-même » de Bernard Zekri aux éditions Kero

À quatre heures du matin, le bar se vide. Pat sait que je l’attends. Elle sort, je la suis, je la sens différente : elle n’est plus barmaid. Je lui propose de m’accompagner dans le loft de Nathalie.

« You’re crazy. I have a boyfriend. »

Me voilà douché. Sur les rues désertes, le ciel commence à blanchir. Nous marchons tous deux vers les quais de l’Hudson. J’apprendrais plus tard que le boyfriend, un marin, vogue en ce moment sur des mers lointaines. Je la vois agacée :

« Qu’est ce que tu crois, dit-elle, que tu vas embarquer comme ça la barmaid ? »

Que répondre ? Je bafouille un « non,non » d’autant plus hypocrite que je me sens tomber amoureux.

« Tu veux qu’on se quitte ? » La question l’irrite davantage :

« Tu ne peux pas te taire ? » Je saisis que je gâche un moment aussi ambigu que poétique. Elle me prend par la main et m’entraîne à courir pour traverser une sorte de périphérique à quatre voies. De l’autre côté, nous sommes au New Jersey. Devant le fleuve et quelques vieux bateaux, je respire à la fois l’air du large et son parfum chargé des effluves du bar. J’avance mon nez dans ses cheveux. Elle ne me repousse pas.

Je m’emballe. Une fois, dix fois je lui demande : « Viens avec moi en France. » Elle ne prend guère au sérieux ces propos d’adolescent :

« Je suis barmaid à New York. Je serais là demain et la semaine prochaine. Tu es un frenchman qui fait le joli coeur. Tais-toi. »

Je saisis d’un coup qu’une belle barmaid est une fille qui passe sa vie à se faire abreuver de sottises et de baratins alcoolisés derrière son comptoir. Mais elle avait raison : dans le silence, la grâce s’installe. Je quitte New York demain et cela lui plaît.

C’est ainsi qu’elle décide de me faire l’amour puisqu’elle ne me reverra jamais. Puis elle pleure : certainement pas sur moi mais sur elle. Pourquoi ?

Je lis la fin de « Fuir » de Jean-Philippe Toussaint aux éditions de Minuit

La mer devint plus vaste, plus lourde à mesure que je gagnais le large, je me sentais porté, emporté par la houle qui me soulevait, immense et ondulante, il y avait de petits remous de surface, des frémissements de vagues, des lames en formation qui se fendillaient en laissant échapper quelques filets d’écume. Je n’avais pas dû nager beaucoup plus que cinquante mètres, cent mètres au maximum, dans ces eaux agitées, que, passé le premier cap, j’aperçus un petit rocher émergé au loin, autour duquel l’écume paraissait bouillonner, un petit rocher en mouvement, ou plutôt la tête d’un nageur, la tête de Marie qui apparaissait dans l’obscurité des flots à cent cinquante mètres de là dans la nuit. Je levai le bras et fis de grands signes, j’appelai et je nageai plus vite, je m’approchai encore, j’étais persuadé à présent qu’il s’agissait bien de la tête de Marie, et non d’une épave ou d’une bouée. Mais Marie ignorait que j’étais parti à sa rencontre, elle ne me voyait pas et continuait de nager à son rythme, la tête enfoncée dans l’eau, qu’elle ne ressortait qu’occasionnellement pour respirer. Je nageais toujours vers elle, je l’avais reconnue à présent, je ne voyais pas encore ses traits, mais je reconnaisais sa silhouette et sa manière de nager. Je m’étais arrêté et je lui faisais signe, je l’appelai dans la nuit quand enfin elle m’aperçut. Nous nagions pour nous rejoindre, à bout de forces l’un et l’autre, je distinguais ses traits dans l’obscurité à présent, qui apparaissaient et disparaissaient dans l’eau ondulante, sa figure méconnaissable, froide, dure, exténuée, son regard implacable, ses joues livides, cadavériques, une expression de hargne sur son visage, de ténacité et de détresse, d’épuisement, un regard de naufragée. Et, elle qui n’avait pas pleuré jusqu’à présent, elle qui ne s’était jamais départie de cette attitude de froideur, de force et de distance, de cette douleur contenue, glaciale, butée et comme foncièrement exaspérée, elle qui n’avait pas pleuré pendant l’enterrement ni quand nous nous étions retrouvés, elle attendit le dernier mètre, elle attendit d’arriver à ma hauteur et de poser la main sur mon épaule pour fondre en larmes, m’embrassant et me frappant à la fois, se serrant dans mes bras et m’insultant dans la nuit, secouée de sanglots qui tombaient de ses yeux et allaient se mêler à la mer qui les digérait immédiatement en les brassant à sa propre eau salée dans une écume qui clapotait autour de nous, Marie, sans force à présent, immobile dans mes bras, qui ne bougeait plus, qui ne nageait plus, qui flottait simplement, et moi lui caressant le visage, son corps froid mouillé contre le mien, ses jambes enroulées autour de ma taille, Marie pleurant doucement dans mes bras, j’essuyais ses larmes avec la main en l’embrassant, lui passant la main sur les cheveux et sur les joues, essuyant ses larmes avec la langue et l’embrassant, elle se laissait faire, je l’embrassais, je recueillais ses larmes avec les lèvres, je sentais l’eau salée sur ma langue, j’avais de l’eau de mer dans les yeux, et Marie pleurait dans mes bras, dans mes baisers, elle pleurait dans la mer.